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Fives et Saint-Maurice, Lillois mais « (Banlieue) »

Regardez notre plan de 1885, du côté de l'est. Le rempart et ses fossés en eau ferment la ville ; derrière, deux gros faubourgs s'étalent jusqu'aux communes de Mons-en-Barœul et d'Hellemmes. Le graveur y a écrit « Faubourg St Maurice (Banlieue) » et « Faubourg de Fives (Banlieue) ». Les deux sont pourtant lillois depuis 1858. Ce mot entre parenthèses appartient au vocabulaire de la mairie, et il avait un prix.

L'essentiel

Annexés à Lille en 1858, Fives et Saint-Maurice restent hors des remparts : la ville les range dans « la banlieue », avec un octroi et des tarifs à part. En 1882, un hectolitre de vin paie 12 francs pour entrer en ville et 4,80 francs dans la banlieue ; notre plan de 1885 écrit encore « (Banlieue) » à côté des deux faubourgs.

Saint-Maurice sur une carte postale E. C. : l'éditeur écrit « St-Maurice-lez-Lille ». À gauche, la brasserie de la Louvière ; dans la rue, les rails du tramway.
Saint-Maurice sur une carte postale E. C. : l'éditeur écrit « St-Maurice-lez-Lille ». À gauche, la brasserie de la Louvière ; dans la rue, les rails du tramway. Carte postale E. C., Wikimedia Commons — notice · domaine public

Lillois depuis 1858, toujours dehors

En 1858, Lille s'agrandit d'un coup : Moulins, Wazemmes, Esquermes, Fives et le faubourg de Saint-Maurice-des-Champs lui sont rattachés, et sa superficie urbaine est « multipliée par cinq »1. À l'ouest et au sud, le rempart recule (nous racontons ce chantier ici). À l'est, rien ne bouge. En 1866, un ouvrage lillois fait le compte : les portes de Béthune et de la Barre ont été « démolies et reconstruites dans l'enceinte nouvelle », et « il n'est resté debout que les portes de Fives, de Roubaix, de Gand et d'Ypres »2.

Fives et Saint-Maurice changent de commune sans changer de côté du fossé. Sur notre plan de 1885, la porte de Roubaix ouvre sur Saint-Maurice, la porte de Tournai sur Fives. À deux pas de celle-ci, côté ville, court une « Rue de Fives ».

Douze ans plus tôt, notre plan des tramways faisait déjà le partage dans son titre : « Plan de la ville de Lille agrandie, de la banlieue et des communes limitrophes ». La ville, la banlieue, les voisins : trois étages. À l'est de la feuille, on lit déjà « Fives (Banlieue) ».

Détail du Plan de Lille et de ses environs (1885). Ce plan est disponible en tirage 50 × 70 cm sur notre boutique →

La banlieue a son octroi

Pour comprendre ce mot, il faut suivre une charrette. À Lille, les marchandises paient l'octroi en entrant : le règlement oblige tout conducteur, « avant de les introduire, d'en faire la déclaration au bureau », puis « d'acquitter les droits si les objets sont destinés à la consommation du lieu »3.

En 1882, le Bulletin administratif de la ville publie deux règlements à la suite : celui de l'« Octroi urbain » et celui de l'« Octroi suburbain ». Le premier est établi « dans la commune de Lille ». Son rayon, ce sont « les remparts, les fossés, les fortifications et les terrains militaires autour de la place », avec des poteaux « Octroi de Lille » plantés « à chacune des portes de terre et d'eau ». On paie aux bureaux des portes : porte d'Ypres, de Gand, de Roubaix, de Tournai, et les autres4.

Le second est établi « dans la commune de Lille (banlieue) ». Même commune, une parenthèse en plus. Son territoire, c'est l'ancienne commune de Fives et les morceaux de Wazemmes, d'Esquermes et de Moulins restés hors les murs, « divisé en six faubourgs, sous les noms de Saint-Maurice, Fives, les Moulins, des Postes, Esquermes et Canteleu », et « renfermé entre les fortifications de la Ville » et les communes voisines. Ses poteaux portent une autre inscription : « Octroi de la banlieue de Lille »5.

Il y a des adresses qu'on n'invente pas. À Fives, les deux bureaux de cet octroi sont installés, dit le règlement, « Au lieu dit : le Petit-Annappes » et « A l'endroit appelé : le Bas-d'Enfer »5.

Le mot revient dans les papiers de la ville. En août 1886, l'octroi intercepte la viande d'un petit veau mort-né, saisie « en fraude des droits d'octroi, le 11 août, à Fives, banlieue de Lille »6. Le veau était « dans un état de corruption très avancée » ; l'adresse, elle, ne laisse aucun doute. L'année suivante, quand des habitants du Mont-de-Terre demandent une date pour leur kermesse, l'arrêté municipal parle de « cette section de la banlieue ». Elle aura lieu le dimanche 14 août7.

12 francs en ville, 4,80 en banlieue

Les deux octrois n'appliquent pas le même tarif. Dans celui de 1882, un hectolitre de vin paie en ville 4,80 francs de taxe et 7,20 francs de surtaxe, soit 12 francs. Dans la banlieue, il paie les 4,80 francs de taxe, sans surtaxe. L'alcool : 46 francs l'hectolitre en ville, 24 dans la banlieue8. D'un côté du fossé à l'autre, l'écart est de 7,20 francs par hectolitre de vin.

Fives sur une carte postale E. C. : la rue Pierre-Legrand, « route d'Hellemmes », sous le titre « Fives-Lille ». Sur la droite, un tramway.
Fives sur une carte postale E. C. : la rue Pierre-Legrand, « route d'Hellemmes », sous le titre « Fives-Lille ». Sur la droite, un tramway. Carte postale E. C., Wikimedia Commons — notice · domaine public

La bière, elle, ne voit presque pas la différence : 2,53 francs l'hectolitre en ville, 2,48 dans la banlieue8. Cinq centimes. En 1887, le conseil municipal se penche sur l'« unification des tarifs » de la bière, « ville et banlieue »9.

Deux Saint-Maurice et une usine

La frontière se lit jusque dans la légende du plan. Au n° 76, « Eglise St Maurice » : celle de la vieille ville. Au n° 106, « Eglise St Maurice (Banlieue) ». La table des délibérations de la ville fait le même tri : l'église « Saint-Maurice-Ville » d'un côté, « Saint-Maurice (banlieue) » de l'autre, dont l'agrandissement fait l'objet d'un « décret d'utilité publique » au Bulletin de 188010. Une carte postale de l'éditeur E. C. va plus loin : elle situe le faubourg à « St-Maurice-lez-Lille », c'est-à-dire près de Lille11.

À Fives, la même légende aligne « Eglise Notre Dame de Fives » (n° 107), « Gare de Fives » (n° 109), « Eglise St Louis (Fives) » (n° 135) et, au n° 108, « Usine de Fives-Lille ». Sur la feuille, l'usine est un grand rectangle de halles parallèles, à deux pas de la gare.

En 1848 déjà, Fives « s'étend le long du chemin de fer »12. En 1861, deux hommes d'affaires belges, Basile Parent et Pierre Schaken, y fondent des ateliers de construction mécanique, spécialisés dans les voies de chemin de fer et les locomotives ; la société prend en 1865 le nom de « Compagnie de Fives-Lille »13. « L'usine de “MM. Parent et Schaken” a donné son identité à tout un quartier »14. Elle livre des locomotives, des ponts, des charpentes métalliques13 ; pour l'Exposition universelle de 1900, la compagnie réalise le pont Alexandre III et des charpentes de la gare d'Orsay14. À la veille de la Première Guerre mondiale, elle compte 3 000 ouvriers13.

Un monteur de ces ateliers a laissé une trace plus inattendue : Pierre Degeyter met en musique le poème d'Eugène Pottier, L'Internationale14.

Quand le rempart tombe

La porte de Tournai, par où l'on sort de la ville vers Fives, sur une carte postale E. C. postée en 1906 : un tramway électrique devant la porte.
La porte de Tournai, par où l'on sort de la ville vers Fives, sur une carte postale E. C. postée en 1906 : un tramway électrique devant la porte. Carte postale E. C., Wikimedia Commons (scan Claude_villetaneuse) — notice · domaine public

La frontière tient tant que tient le rempart. La loi du 19 octobre 1919 déclasse l'enceinte de Lille15. Le 17 décembre 1923, le conseil municipal délibère sur le « dérasement de l'enceinte fortifiée entre la gare Saint Sauveur et la porte de Tournai »16 : le front tourné vers Fives.

Au sud, le graveur de 1885 a écrit de même « Faubourg des Postes (Banlieue) », un autre des six faubourgs de l'octroi. Sur notre plan, la frontière tient encore, en petites lettres et entre parenthèses.

Notes

  1. M.-J. Lussien-Maisonneuve, « Les mutations et les enjeux dans le cadre de l'urbanisme universitaire… », Cent ans d'université lilloise, IRHiS, 2000, § 1. https://books.openedition.org/irhis/1587 — « La superficie urbaine est multipliée par cinq par le rattachement des communes de Moulins, Wazemmes, Esquermes, Fives et du faubourg de Saint-Maurice-des-Champs. » ↩
  2. V. Delerue, Lille. Ses hommes célèbres, ses monuments remarquables, ses institutions utiles, 2ᵉ éd., Lille, L. Danel, 1866, p. 26. https://archive.org/details/bub_gb_URk_AAAAcAAJ?q=%22rest%C3%A9+debout%22 — « Quant aux anciennes portes de Béthune et de la Barre, elles ont été démolies et reconstruites dans l'enceinte nouvelle […] Il n'est resté debout que les portes de Fives, de Roubaix, de Gand et d'Ypres ». ↩
  3. Ville de Lille, Bulletin administratif, 1882, n° V, « Règlement et Tarif de l'Octroi suburbain », art. 4, p. 232-233 (vues 250-251). https://archives.lille.fr/media/1cfe6611-dfdc-4234-9221-ea8dabb0bb2e.pdf#page=250 — « Tout porteur ou conducteur d'objets assujettis aux droits d'Octroi sera tenu, avant de les introduire, d'en faire la déclaration au bureau […] et d'acquitter les droits si les objets sont destinés à la consommation du lieu ». ↩
  4. Ibid., « Règlement et Tarif de l'Octroi urbain », art. 1 à 3, p. 180-181 (vues 198-199) ; le règlement de l'« Octroi suburbain » suit, p. 231. https://archives.lille.fr/media/1cfe6611-dfdc-4234-9221-ea8dabb0bb2e.pdf#page=198 — « C Règlement et Tarif de l'Octroi urbain » ; « L'Octroi municipal et de bienfaisance établi dans la commune de Lille, département du Nord » ; « Le rayon de l'Octroi comprendra : les remparts, les fossés, les fortifications et les terrains militaires autour de la place. Les limites en seront indiquées par des poteaux portant cette inscription : Octroi de Lille, lesquels seront placés à chacune des portes de terre et d'eau » ; bureaux : « 1° Porte d'Ypres. 2° » de Gand. 3° » de Roubaix. 4° » de Tournai. » ↩
  5. Ibid., « Règlement et Tarif de l'Octroi suburbain », art. 1 à 3, p. 231-232 (vues 249-250). https://archives.lille.fr/media/1cfe6611-dfdc-4234-9221-ea8dabb0bb2e.pdf#page=249 — « L'Octroi municipal et de bienfaisance établi dans la commune de Lille (banlieue) » ; « Le rayon de l'Octroi comprendra : le territoire formé de l'ancienne commune de Fives et des parties de celles de Wazemmes, Esquermes et Moulins-Lille, non incorporées à la Ville […]. Ce territoire, divisé en six faubourgs, sous les noms de Saint-Maurice, Fives, les Moulins, des Postes, Esquermes et Canteleu, est renfermé entre les fortifications de la Ville et les communes de La Madeleine, Marcq-en-Barœul, Mons-en-Barœul, Hellemmes […] » ; « des poteaux portant cette inscription : Octroi de la banlieue de Lille » ; « Dans le faubourg de Fives, A. Au lieu dit : le Petit-Annappes. B. A l'endroit appelé : le Bas-d'Enfer ». ↩
  6. Ville de Lille, Bulletin administratif, 1887, procès-verbal de l'inspecteur de la salubrité (août 1886) et jugement du 21 octobre 1886, p. 308 (vue 314). https://archives.lille.fr/media/449c320a-0d0b-4667-88c0-9ecc7273e140.pdf#page=314 — « la viande d'un petit veau […] arrêtée en fraude des droits d'octroi, le 11 août, à Fives, banlieue de Lille » ; « Qu'elle était dans un état de corruption très avancée ». ↩
  7. Ibid., arrêté du 11 août 1887, p. 436 (vue 442). https://archives.lille.fr/media/449c320a-0d0b-4667-88c0-9ecc7273e140.pdf#page=442 — « La pétition d'un grand nombre d'habitants du Mont-de-Terre demandant la fixation d'un jour pour la tenue de la Kermesse de cette section de la banlieue » ; « La Kermesse du Mont-de-Terre est fixée au Dimanche 14 Août. » ↩
  8. Ville de Lille, Bulletin administratif, 1882, n° V, tarifs de l'octroi urbain, p. 216-219 (vues 234-237), et de l'octroi suburbain, p. 262-263 (vues 280-281). https://archives.lille.fr/media/1cfe6611-dfdc-4234-9221-ea8dabb0bb2e.pdf#page=234 — relevé des tableaux, par hectolitre. Octroi urbain : « Vins en cercles et en bouteilles », taxe 4,80, surtaxe 7,20, total 12 ; « Alcool pur contenu dans les eaux-de-vie […] », 24 + 22 = 46 ; « Bières de toute espèce et de toute provenance », 2,53. Octroi suburbain : vins 4,80 ; alcool 24 ; bières 2,48. ↩
  9. Ville de Lille, Table analytique et alphabétique des délibérations du conseil municipal du 1ᵉʳ janvier 1873 au 30 avril 1900 et du Bulletin administratif de 1872 à 1899, Lille, L. Danel, 1902, p. 220 (vue 224), rubrique « Octroi ». https://archives.lille.fr/media/495643e5-369a-40c4-a4fa-80a0a082cc43.pdf#page=224 — « Bières. […] Unification des tarifs. Ville et banlieue. 1887, 115. » ↩
  10. Ibid., p. 61 (vue 65), rubrique « Cultes ». https://archives.lille.fr/media/495643e5-369a-40c4-a4fa-80a0a082cc43.pdf#page=65 — « Saint-Maurice-Ville. Presbytère. Construction. […] — 1887, 28. Saint-Maurice (banlieue). Agrandissement. Décret d'utilité publique. — 1880, 165. » ↩
  11. Centre national de ressources textuelles et lexicales, « lès », préposition. https://www.cnrtl.fr/definition/l%C3%A8s — « Près de ». La carte écrit « lez ». ↩
  12. V. Derode, Histoire de Lille et de la Flandre wallonne, t. I, 1848, p. 73. https://archive.org/details/histoiredelillee00dero/page/n99/mode/1up — « de Fives, qui s'étend le long du chemin de fer ». ↩
  13. Archives nationales du monde du travail, fonds 198 AQ (Fives-Cail-Babcock), notice sur le producteur, FranceArchives. https://francearchives.gouv.fr/fr/findingaid/40453ddc3b0a7a065a00dfd9c67890f3be9d5c8a — « Les ateliers de construction mécanique de Fives sont fondés en 1861 par Pierre Schaken et Basile Parent, spécialisés dans la construction de voies de chemin de fer et locomotives » ; « locomotives, ponts, viaducs, charpentes métalliques » ; « elle s'intitule en 1865 « Compagnie de Fives-Lille » » ; « L'entreprise compte 3 000 ouvriers à la veille de la Première Guerre mondiale. » ↩
  14. C. Becquet, « La Compagnie de Fives-Lille : heurs et malheurs d'un fleuron de l'industrie mécanique et métallique française (1861-1958) », École nationale des chartes, Positions de thèses, 2020. https://theses.chartes.psl.eu/document/ENCPOS_2020_03 — « les Belges Basile Parent et Pierre Schaken » ; « deux hommes d'affaires belges » ; « À Lille, l'usine de « MM. Parent et Schaken » a donné son identité à tout un quartier » ; « À l'occasion de celle de 1900 […] la Compagnie de Fives-Lille réalise d'impressionnants ouvrages d'art […] Tel est le cas du pont Alexandre III ou des charpentes métalliques de la gare d'Orsay » ; « Pierre Degeyter, qui met en musique le poème livré par le communard Eugène Pottier […], est en effet monteur aux ateliers de Fives. » ↩
  15. Archives municipales de Lille, notice « Dérasement des fortifications », sous-série 2H. https://archives.lille.fr/ark:/74900/1pf2m4r57dnl — « loi du 19 octobre 1919 portant déclassement de l'enceinte de la Place de Lille ». ↩
  16. Archives municipales de Lille, délibération n° 3474, séance du 17 décembre 1923, cote 1D/5/6523. https://archives.lille.fr/ark:/74900/0x5trf1dvwhp — « Dérasement de l'enceinte fortifiée entre la gare Saint Sauveur et la porte de Tournai ». ↩
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