Les canaux de Lille, couverts un à un
Sur le plan de 1581, l'eau traverse la ville de part en part. Sur celui de 1873, on la voit encore partout : dans les fossés, au port Vauban, dans les jardins de Wazemmes (sur l'original, l'eau est figurée en gris par de fines stries ; sur notre tirage, nous l'avons recolorisée en bleu pour la faire ressortir). Aujourd'hui, il faut la chercher. Les archives municipales permettent de dater sa disparition, presque canal par canal.
Une ville d'eau
Le 20 février 1804, un arrêté fait l'inventaire : la ville « compte 19 canaux navigables et 4 non navigables »1. L'eau arrive par la Deûle et par un ruisseau, le Becquerel. La Deûle, elle, a trois entrées : « La première de ces entrées a lieu au rivage du haut ; la deuxième au canal de la Baignerie ; la troisième sous l'arcade de l'Hôpital-Militaire »2.

L'historien Victor Derode, qui décrit ce réseau en 1848, ne l'aime pas du tout. « Il serait difficile d'en imaginer un qui fût plus funeste et plus irrationnel », tranche-t-il3. Son grief : l'essentiel de l'eau contourne la ville par le canal de l'Esplanade et les fossés, si bien que « toute la navigation de la Deûle est extérieure à la ville »4. Tant de canaux, et les bateaux passent à côté.
Le canal de jonction, « achevé en 1751 », relie enfin les deux branches de la Deûle. Il « n'était d'abord entouré ni de haies, ni de garde-fous ; aussi plusieurs personnes y périrent-elles. On se décida alors à planter les haies d'épines qu'on y voit aujourd'hui »5. Aujourd'hui, c'est-à-dire en 1848.

L'eau passe sous terre
Le mouvement a commencé tôt. Dès 1848, un ruisseau, le Duquel, est « aujourd'hui entièrement caché sous une voûte »6. Après l'agrandissement de 1858, le rythme s'accélère. La ville neuve s'équipe « d'égouts couverts reliés au grand collecteur venant de la place de Tourcoing achevé en 1868 »7. L'eau qui coulait à l'air libre file désormais sous la chaussée.
Le registre des couvertures
Pour suivre la disparition, il suffit d'ouvrir l'index des décisions du conseil municipal, publié par la Ville en 1902. Sa rubrique « Canaux » donne la date de chaque décision, canal par canal8 :
- 1873 : « Paris (canal de la rue de). Couverture partielle » ;
- 1874 : couverture du canal de l'Arbonnoise et convention pour celui des Poissonceaux ;
- 1875 : « Vauban (canal). Couverture » ;
- 1876 : couverture partielle du canal Vauban, en lien avec les tramways ;
- 1877 : la Rivièrette ; 1878 : les Molfonds ; 1879 : le canal de Flandre, « Couverture par les riverains » ;
- 1881 : les Hybernois ; 1889 : les Célestines ; 1898 : le Trou-aux-Anguilles ; 1899-1900 : le canal du Magasin aux fourrages.
Une précaution : ce sont les dates où le conseil délibère. La pioche a pu venir plus tard.

Une voûte contre un terrain
Le Bulletin administratif de 1886 montre comment l'affaire se réglait, concrètement. Un riverain de la rue du Bourdeau, M. H. Boutry, demande à recouvrir à ses frais la partie du canal du Becquerel qui longe sa propriété. L'enquête publique ne soulève « aucune réclamation ». Le préfet autorise l'opération, « considérant que la mesure projetée sera profitable à l'assainissement du quartier », et « moyennant abandon à ce propriétaire de la surface recouverte »9. Le marché est simple : qui paie la voûte gagne le terrain au-dessus.
Notes
- V. Derode, Histoire de Lille et de la Flandre wallonne, t. I, 1848, p. 123, note 1. https://archive.org/details/histoiredelillee00dero/page/n161/mode/1up — « Un arrêté du 20 Février 1804 compte 19 canaux navigables et 4 non navigables ». ↩
- Ibid., p. 124. https://archive.org/details/histoiredelillee00dero/page/n162/mode/1up — « non loin de là se trouvent les trois entrées de la Deûle dans Lille. La première de ces entrées a lieu au rivage du haut ; la deuxième au canal de la Baignerie ; la troisième sous l'arcade de l'Hôpital-Militaire. » ↩
- Ibid., p. 123 — « Le système des canaux intérieurs de la ville mérite d'être signalé. Il serait difficile d'en imaginer un qui fut plus funeste et plus irrationnel. » ↩
- Ibid., p. 124 — « elle les dirige par le canal de l'Esplanade et les fossés de la porte St-André, au sas qui est près de la porte d'Eau ; elle prive la ville d'un courant soutenu […]. De cette façon toute la navigation de la Deûle est extérieure à la ville. » ↩
- Ibid., p. 124 — « Avant le canal de jonction, achevé en 1751, les deux branches de la Deûle formaient deux impasses […]. Le canal n'était d'abord entouré ni de haies, ni de garde-fous ; aussi plusieurs personnes y périrent-elles. » ↩
- Ibid., p. 85. https://archive.org/details/histoiredelillee00dero/page/n114/mode/1up — « Un ruisseau, le Duquel, aujourd'hui entièrement caché sous une voûte ». ↩
- M.-J. Lussien-Maisonneuve, « Les mutations et les enjeux dans le cadre de l'urbanisme universitaire… », Cent ans d'université lilloise, IRHiS, 2000, § 4. https://books.openedition.org/irhis/1587 — « équipées d'égouts couverts reliés au grand collecteur venant de la place de Tourcoing achevé en 1868 ». ↩
- Ville de Lille, Table analytique et alphabétique des délibérations du conseil municipal du 1ᵉʳ janvier 1873 au 30 avril 1900…, 1902, p. 112-114 (rubrique « Canaux »). https://archives.lille.fr/media/495643e5-369a-40c4-a4fa-80a0a082cc43.pdf — « Arbonnoise (canal de l'). Couverture. — 1874, 311 » ; « Flandre (canal de). Couverture par les riverains. — 1879, 97, 157 » ; « Paris (canal de la rue de). Couverture partielle. […] — 1873, 478 » ; « Vauban (canal). Couverture. — 1875, 220, 379, 454, 601. Couverture partielle. Tramways, — 1876, 404, 523 ». ↩
- Ville de Lille, Bulletin administratif, 1886, n° I, p. 19-20 (arrêté du 18 janvier 1886). https://archives.lille.fr/media/ed9566c0-6dc1-43cd-9e62-e1c8ad8273f4.pdf — « l'autorisation de recouvrir à ses frais la partie du canal du Becquerel qui longe sa propriété située en cette ville, rue du Bourdeau, 22 et 24, moyennant la cession de la partie ainsi couverte […] Considérant que la mesure projetée sera profitable à l'assainissement du quartier ; Que l'enquête n'a soulevé aucune réclamation » ; art. 1ᵉʳ : « moyennant abandon à ce propriétaire de la surface recouverte ». ↩
