Lille, 1873 : le tramway arrive à cheval
Regardez notre plan des tramways. Toutes les lignes rouges partent du même point, la gare, et toutes s'arrêtent net aux portes de la ville. Le texte qui les a fait naître dort aux Archives municipales, et il contient un détail qu'on oublie volontiers : ces tramways-là étaient tirés par des chevaux.

Signé à Versailles
En 1873, la Ville de Lille publie dans son Bulletin administratif le dossier complet de son futur réseau. En tête, un décret du maréchal de Mac-Mahon, président de la République, « fait à Versailles, le quatre Octobre mil huit cent soixante-treize ». L'article premier ne laisse aucune place au rêve mécanique. Il déclare d'utilité publique « l'établissement d'un réseau de voies ferrées à traction de chevaux, sur diverses voies publiques de la ville de Lille »1.
Le cahier des charges enfonce le clou : la ville pourra établir « un réseau de voies ferrées desservies par des chevaux et à y établir un service de voyageurs et de marchandises »2. Le tramway de 1873, c'est une voiture à cheval posée sur des rails. Le moteur a des sabots.

Le sommaire du Bulletin, lui, s'emmêle dans ses comptes. Il annonce la « Création de onze lignes de chemin de fer dans la ville de Lille », quand le décret et le cahier des charges en énumèrent douze3. Avec les archives, on lit le texte, pas le titre.
Toutes les lignes mènent à la gare
Le cahier des charges décrit chaque ligne rue par rue, comme une feuille de route. La première part de la place d'Isly, prend le boulevard Vauban et la rue Nationale, traverse la Grande Place, se glisse par la rue des Manneliers et la place du Théâtre, puis finit rue de la Gare, place de la Gare4. Les lignes 2, 3 et 4 passent toutes par la place de la République, puis « boulevard de la Liberté, rue Nationale, Grande Place ». Terminus : la gare, encore4.

Sur le plan, la chose saute aux yeux. Les traits rouges convergent tous vers le bâtiment marqué « Gare du chemin de fer du Nord ». Au passage, ils empruntent les grandes artères neuves de l'agrandissement de 1858, et le boulevard de la Liberté, dont le réseau a été mis en place dès 186311, devient d'emblée un axe de transport. À peine tracé, déjà promis aux rails.
Quelques lignes poussent plus loin. La dixième et la onzième sortent « porte de Tournai, rue du Faubourg-de-Tournai », l'une jusqu'à la route de Lannoy, l'autre jusqu'au passage à niveau5. Mais on reste dans une ville fermée. Pour en sortir, les rails passent par les portes, comme tout le monde.
Monsieur Philippart prend les rênes
La ville n'a aucune envie de conduire elle-même. Les clauses particulières le disent sans détour : « La ville de Lille concède à Monsieur PHILIPPART, la construction et l'exploitation de ses Tramways »6. Au bas de ces clauses, signées à Lille le 11 septembre 1873, deux noms qu'on croise partout dans l'urbanisme lillois du temps : A. Mongy et Masquelez, les deux ingénieurs qui dirigent tour à tour le service des Travaux municipaux7.
Un plan en avance sur la rue
Le fond de notre plan porte la date de 1873 dans son cartouche, et le réseau y a été surimprimé en rouge. Le Bulletin de 1873 annonce lui aussi, dans son sommaire, un « Plan des tramways » joint au dossier3. Notre feuille en descend-elle ? Nous ne pouvons pas l'affirmer. Une chose est sûre, en revanche : le réseau qu'elle dessine reste entièrement à construire. Le décret accorde même cinq ans pour boucler « les expropriations nécessaires à l'exécution de l'entreprise »12. Le plan a de l'avance sur la rue.
La suite tient en quelques lignes de l'index des décisions municipales publié en 1902. Un « Règlement spécial » de police des tramways en 1874. La « Fusion des réseaux urbain et suburbain » en 1879. Des essais de « Traction à vapeur » en 1881, une autorisation en 1886. Puis, à partir de 1897, des conventions sur la « Traction électrique »8. En un quart de siècle, le cheval a cédé la place au courant.

Les rails ont aussi remodelé la ville. En 1876, l'index mentionne une « Couverture partielle » du canal Vauban liée aux « Tramways »9. Et ils donnent des idées au commerce. Dès 1874, Masquelez, l'un des deux signataires, rapporte dans sa note sur l'agrandissement de Lille que « la création des tramways a fait émettre par la Chambre de commerce un vœu instant en faveur de la circulation des wagons de marchandises des grands chemins de fer partout où elle sera possible »10. Des wagons de marchandises dans les rues, partout où ce serait possible. Rien que ça.
Notes
- Ville de Lille, Bulletin administratif, 1873, n° XII, p. 199-200 (décret du 4 octobre 1873). https://archives.lille.fr/media/db45f9a3-d8c2-49a4-90d7-89aa6592bdd2.pdf — « Est déclaré d'utilité publique l'établissement d'un réseau de voies ferrées à traction de chevaux, sur diverses voies publiques de la ville de Lille ». Notice : https://archives.lille.fr/ark:/74900/r3qwbmldzp7f ↩
- Ibid., p. 201, cahier des charges, art. 1ᵉʳ — « un réseau de voies ferrées desservies par des chevaux et à y établir un service de voyageurs et de marchandises. Le réseau comprendra les douze lignes suivantes ». ↩
- Ibid., p. 199, sommaire du n° XII — « Tramways : Création de [onze] lignes de chemin de fer dans la ville de Lille. a. Décret de concession. b. Cahier des charges. […] i. Plan des tramways. » (L'OCR du PDF déforme le mot, mais l'index de 1902 [8] confirme « Création de onze lignes. — 1873, 199 ».) ↩
- Ibid., p. 201 — « Première Ligne. — Place d'Isly, rue d'Isly, place Montebello boulevard Vauban, place de Tourcoing, rue Nationale, Grande Place rue des Manneliers, place du Théâtre, rue de la Gare et place de la Gare » ; lignes 2 à 4 : « place de la République, boulevard de la Liberté, rue Nationale, Grande Place ». ↩
- Ibid., p. 202 — « Dixième Ligne. — […] rue de Tournai, porte de Tournai, rue du Faubourg-de-Tournai jusqu'à la route de Lannoy. Onzième Ligne. — […] porte de Tournai, rue du Faubourg-de-Tournai jusqu'au passage à niveau. » ↩
- Ibid., p. 212, « Clauses et conditions spéciales imposées par la ville de Lille », art. 1ᵉʳ — « La ville de Lille concède à Monsieur PHILIPPART, la construction et l'exploitation de ses Tramways ». ↩
- Ibid., p. 221 — « Lille, le 11 Septembre 1873. A. MONGY. MASQUELEZ. Délibéré et adopté en séance du Conseil municipal, le 27 septembre 1873. » Pour leurs fonctions : M.-J. Lussien-Maisonneuve, Cent ans d'université lilloise, IRHiS, 2000, § 8, https://books.openedition.org/irhis/1587 — « service des Travaux Municipaux de la ville de Lille dirigé successivement, entre 1860 et 1896, par Auguste Masquelez, ingénieur des travaux publics, et Alfred Mongy, ingénieur des arts et métiers ». ↩
- Ville de Lille, Table analytique et alphabétique des délibérations… 1873-1900, 1902, p. 89-90 et 251. https://archives.lille.fr/media/495643e5-369a-40c4-a4fa-80a0a082cc43.pdf — « Traction à vapeur. Essais. 1881, 111.— Autorisation. 1886, 87 » ; « Fusion des réseaux urbain et suburbain. — 1879, 511 » ; « Traction électrique. Convention. — 1897, 935 » ; « Tramways. Règlement spécial. 1874, 90 ». ↩
- Ibid., p. 114 (rubrique « Canaux ») — « Vauban (canal). Couverture. — 1875, 220, 379, 454, 601. Couverture partielle. Tramways, — 1876, 404, 523. » ↩
- Masquelez, Note contenant l'historique de l'agrandissement de Lille, Lille, 1874, p. 8. https://archive.org/details/notecontenantlhi00masq?q=%22tramways%22 — « En ce moment, où la création des tramways a fait émettre par la Chambre de commerce un vœu instant en faveur de la circulation des wagons de marchandises des grands chemins de fer partout où elle sera possible, on est heureux de l'ampleur de vues qui a présidé aux tracés des artères du nouveau Lille ». ↩
- M.-J. Lussien-Maisonneuve, « Les mutations et les enjeux dans le cadre de l'urbanisme universitaire… », Cent ans d'université lilloise, IRHiS, 2000, § 4. https://books.openedition.org/irhis/1587 — « Le réseau de boulevards d'une largeur de 32 mètres, auquel appartient le boulevard de la Liberté, a été mis en place dès 1863. » ↩
- Bulletin administratif, 1873, op. cit., p. 200, décret, art. 3 — « Les expropriations nécessaires à l'exécution de l'entreprise devront être accomplies dans un délai de cinq ans, à partir de la promulgation du présent décret. » ↩
