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1858 : Lille pousse ses murs

Sur le plan de 1873, la vieille ville est ombrée de gris, les quartiers neufs sont restés blancs. Entre les deux court une longue diagonale : le boulevard de la Liberté, tracé là où passait le rempart sud. Suivez-la du doigt, vous suivez la couture de 1858.

Détail du Plan des tramways de la ville de Lille (1873). Ce plan est disponible en tirage 50 × 70 cm sur notre boutique →

Quatre villes à la porte

En 1848, Lille est trop pleine. Autour de ses portes, un historien du temps voit pousser une curieuse couronne : « il se prépare autour de Lille quatre villes qui finiront par se confondre avec elle »1. Ce sont Moulins, Wazemmes, Fives, « qui s'étend le long du chemin de fer », et le faubourg de la Barre. Ces faubourgs vivent de la ville, mais ils restent dehors, au-delà des fortifications.

Dix ans plus tard, l'État tranche. Le décret impérial est daté du 2 juillet 1858, et « le premier coup de pioche des démolisseurs » est donné le 8 septembre 18592. Moulins, Wazemmes, Esquermes, Fives et le faubourg de Saint-Maurice-des-Champs sont rattachés à Lille. La superficie urbaine se trouve « multipliée par cinq »3. Un décret, et la ville change d'échelle.

Le rempart recule, deux faubourgs restent dehors

L'agrandissement ne reste pas sur le papier. Le rempart sud est abattu, ses fossés comblés, et une nouvelle enceinte s'élève plus loin, autour de Wazemmes, Esquermes et Moulins. Regardez le plan de 1873 : le boulevard de la Liberté longe exactement la limite de la vieille ville. En 1874, l'ingénieur Masquelez, directeur des travaux municipaux, dresse le bilan de l'opération. Les visiteurs, écrit-il, « admirent nos beaux percements, notre magnifique boulevard de la Liberté »4. Notre homme ne boude pas son plaisir.

Fives et Saint-Maurice, eux, sont bien annexés3, mais ils restent hors du nouveau rempart. L'enceinte n'a été repoussée qu'au sud ; à l'est, l'ancienne muraille tient bon. Un ouvrage lillois de 1866 en fait l'inventaire : des anciennes portes, « il n'est resté debout que les portes de Fives, de Roubaix, de Gand et d'Ypres »5. Voilà pourquoi, sur notre plan de 1885, ces deux quartiers lillois portent encore la mention « (Banlieue) ». Lillois par décret, banlieusards sur la carte.

Sur l'ancien rempart, une ville neuve

Le terrain libéré sert à composer une ville nouvelle. Le réseau de boulevards larges de 32 mètres, « auquel appartient le boulevard de la Liberté, a été mis en place dès 1863 ». Entre la place Philippe-le-Bon et la porte de Paris, « les principaux axes ont été ouverts entre 1864 et 1870 »6. Au milieu, la place de la République devient le « nouveau centre géométrique de la ville agrandie ». La Préfecture y est commencée en 1865 ; en face, le palais des Beaux-Arts sera construit de 1885 à 18907.

La place de la République pendant la foire, entre 1877 et 1882 environ.
La place de la République pendant la foire, entre 1877 et 1882 environ. Photographie Lemercier, Le Nord Contemporain, 1882 — Rijksmuseum, Amsterdam — notice · domaine public

La ville neuve se construit aussi sous vos pieds. Les rues du futur quartier universitaire sont « équipées d'égouts couverts reliés au grand collecteur venant de la place de Tourcoing achevé en 1868 »8. À la manœuvre, le service des Travaux municipaux, dirigé entre 1860 et 1896 par Masquelez, puis par Alfred Mongy9. Retenez ce second nom : en 1873, il signe avec Masquelez les clauses de la concession des premiers tramways (nous racontons l'histoire ici).

La place de la République et le monument Faidherbe sur une carte postale de 1908, avec au fond le palais des Beaux-Arts ; un tramway traverse la place.
La place de la République et le monument Faidherbe sur une carte postale de 1908, avec au fond le palais des Beaux-Arts ; un tramway traverse la place. Carte postale E. Cailteux, Wikimedia Commons — notice · domaine public

Ce que 1858 n'a pas réglé

D'abord, la ville respire. La densité tombe « de 411 à 221 habitants à l'hectare entre 1858 et 1872 », avant de remonter à 296 en 189610. Mais l'ancienne zone fortifiée, mal maîtrisée face à la spéculation, devient « résidentielle et de densité moyenne tandis que les ouvriers affluaient vers les communes annexées et s'entassaient dans les quartiers […] surpeuplés de Wazemmes et Moulins-Lille »11. Les beaux boulevards d'un côté, l'entassement de l'autre.

Et le vieux mal revient. À la fin du siècle, la ville « étouffait dans ses remparts qui s'étendaient sur 368 hectares pour un territoire intra muros de 714 »12. Il faudra abattre ceux-là aussi. Le démantèlement commence en 18992. Il ne s'achèvera qu'en 1923.

Le boulevard Carnot, « percée des remparts », sur une carte postale E. C. antérieure à 1914 : un tramway passe dans la tranchée ouverte à travers l'ancienne enceinte.
Le boulevard Carnot, « percée des remparts », sur une carte postale E. C. antérieure à 1914 : un tramway passe dans la tranchée ouverte à travers l'ancienne enceinte. Carte postale E. C., Wikimedia Commons (scan Claude_villetaneuse) — notice · domaine public

Notes

  1. V. Derode, Histoire de Lille et de la Flandre wallonne, t. I, 1848, p. 73. https://archive.org/details/histoiredelillee00dero/page/n99/mode/1up — « Il se prépare autour de Lille quatre villes qui finiront par se confondre avec elle […] des Moulins […] de Wazemmes […] de Fives, qui s'étend le long du chemin de fer ; et du faubourg de la Barre ». ↩
  2. B. Ménager, « Une longue bataille : le démantèlement des remparts de Lille (1899-1923) », Revue du Nord, 1984, p. 619, n. 1. https://www.persee.fr/doc/rnord_0035-2624_1984_num_66_261_4033 — « Le décret impérial date du 2 juillet 1858, le premier coup de pioche des démolisseurs le 8 septembre 1859 ». ↩
  3. M.-J. Lussien-Maisonneuve, « Les mutations et les enjeux dans le cadre de l'urbanisme universitaire… », Cent ans d'université lilloise, IRHiS, 2000, § 1. https://books.openedition.org/irhis/1587 — « La superficie urbaine est multipliée par cinq par le rattachement des communes de Moulins, Wazemmes, Esquermes, Fives et du faubourg de Saint-Maurice-des-Champs. » ↩
  4. Masquelez, Note contenant l'historique de l'agrandissement de Lille, Lille, 1874, p. 8. https://archive.org/details/notecontenantlhi00masq?q=%22Libert%C3%A9%22 — « Ils admirent nos beaux percements, notre magnifique boulevard de la Liberté ; le développement magistral de notre nouveau canal navigable, nos jardins artistiquement créés et entretenus ». ↩
  5. V. Delerue, Lille. Ses hommes célèbres, ses monuments remarquables, ses institutions utiles, 2ᵉ éd., Lille, L. Danel, 1866, p. 26. https://archive.org/details/bub_gb_URk_AAAAcAAJ?q=%22rest%C3%A9+debout%22 — « Quant aux anciennes portes de Béthune et de la Barre, elles ont été démolies et reconstruites dans l'enceinte nouvelle […] Il n'est resté debout que les portes de Fives, de Roubaix, de Gand et d'Ypres ». ↩
  6. Lussien-Maisonneuve, op. cit., § 4. https://books.openedition.org/irhis/1587 — « Le réseau de boulevards d'une largeur de 32 mètres, auquel appartient le boulevard de la Liberté, a été mis en place dès 1863. Entre la place Philippe Le-Bon et la porte de Paris, les principaux axes ont été ouverts entre 1864 et 1870. » ↩
  7. Ibid., § 4 et § 11 — « l'immense place de la République, "nouveau centre géométrique de la ville agrandie" » ; « l'hôtel de la Préfecture, commencé en 1865 » ; « le palais des Beaux-Arts, construit de 1885 à 1890 ». ↩
  8. Ibid., § 4 — « équipées d'égouts couverts reliés au grand collecteur venant de la place de Tourcoing achevé en 1868 ». ↩
  9. Ibid., § 8 — « service des Travaux Municipaux de la ville de Lille dirigé successivement, entre 1860 et 1896, par Auguste Masquelez, ingénieur des travaux publics, et Alfred Mongy ». ↩
  10. Ménager, op. cit., p. 619 — « La densité urbaine abaissée de 411 à 221 habitants à l'hectare entre 1858 et 1872 était remontée à 296 en 1896. » ↩
  11. Ibid., p. 619 — « Celle-ci devint résidentielle et de densité moyenne tandis que les ouvriers affluaient vers les communes annexées et s'entassaient dans les quartiers sordides et surpeuplés de Wazemmes et Moulins-Lille ». ↩
  12. Ibid., p. 619 — « A nouveau la ville étouffait dans ses remparts qui s'étendaient sur 368 hectares pour un territoire intra muros de 714. » ↩