La citadelle, l'étoile qui ne bouge pas
Posez quatre de nos plans côte à côte, de 1873 à 1892. Les quartiers changent, les remparts reculent, les tramways arrivent. Une forme reste à sa place, à l'ouest, au bord de la Deûle : le pentagone de la citadelle. C'est toujours elle qu'on repère en premier.
Neuf jours pour prendre Lille
Jusqu'à l'été 1667, Lille est espagnole. Le 27 août 1667, elle capitule devant Louis XIV ; l'acte de capitulation, signé par le roi, est conservé aux Archives municipales1. La pierre, elle, a retenu la vitesse de l'affaire. Au-dessus de la porte Dauphine de la citadelle, une inscription latine rappelle que Lille, « après neuf jours, s'est vue forcée, au grand étonnement de l'univers, de se rendre à ce monarque »2. La traduction est de l'historien Victor Derode, dont l'Histoire de Lille de 1848 va nous servir de guide dans la forteresse.

La nouvelle frontière exige une place forte, et le chantier ne traîne pas. Les dates et le coût sont connus au denier près : « La citadelle est le chef-d'œuvre de Vauban. Commencée le 10 Novembre 1667, elle fut finie en Septembre 1670. D'après le relevé des paiements, elle a coûté 1 million 400 mille 702 livres 2 sols 5 deniers »3. Moins de trois ans entre le premier coup de pelle et la fin des travaux. Et une facture qui se termine par cinq deniers.
Bâtie sur l'eau
L'emplacement n'a rien d'un hasard. Avant la conquête, un ruisseau amenait à la porte Saint-Pierre « les eaux des Baigneries, dont la célèbre citadelle de Vauban occupera bientôt l'emplacement »4. La forteresse s'installe dans les terres basses et humides de l'ouest, et elle se sert de cette eau. Les ouvrages de l'enceinte voisine « s'étendent jusqu'au pied de l'inondation dont, au besoin, on peut entourer la citadelle elle-même »5.
Regardez le plan de 1873 : le système se lit encore très bien. Fossés en eau, bras de la Deûle et prairies inondables enveloppent la forteresse au nord et à l'ouest.
Un pentagone qu'on reconnaît de loin
La géométrie tient en trois phrases : « Elle a environ 400 mètres de diamètre. Son enceinte présente un pentagone régulier. Chacun des cinq bastions est couvert d'une contre-garde, et chaque courtine est défendue par une tenaille et une demi-lune »6. D'où la silhouette en étoile qu'on retrouve d'une feuille à l'autre : le pentagone de la place, et tout autour les pointes des demi-lunes et des contre-gardes qui le doublent.

Dedans, la vie de garnison : « deux rangs de bâtiments où sont des casernes pour les troupes, des pavillons pour les officiers et divers magasins », autour d'une place d'armes « plantée de plusieurs allées d'arbres »7. Sur les plans de 1885 et 1886, approchez-vous du centre de l'étoile. Les petits rectangles rouges disposés en anneau, ce sont ces bâtiments.

Un dernier détail annonce déjà le Lille des promenades. Les remparts de la citadelle, « larges et bien plantés, offrent une promenade dont le riant aspect fait contraste avec la sévérité de l'appareil environnant »8. Une forteresse où l'on vient flâner : c'est exactement ce que vend le plan des nouvelles promenades de 1886, avec l'hippodrome, l'esplanade et les allées dessinés autour d'elle, et la citadelle au centre de la feuille.
Notes
- Archives municipales de Lille, « 27 août 1667 : Lille capitule devant Louis XIV ». https://archives.lille.fr/page/27-aout-1667-lille-capitule-devant-louis-xiv — « Extrait de la capitulation de Lille le 27 août 1667, signée par Louis XIV - Archives municipales de Lille - AG/309/1 ». ↩
- V. Derode, Histoire de Lille et de la Flandre wallonne, t. I, 1848, p. 71-72 et note 1 p. 72. https://archive.org/details/histoiredelillee00dero/page/n98/mode/1up — « La citadelle a deux entrées : la porte Dauphine et la porte de Secours […] Au-dessus de la première, qui est du côté de l'Esplanade, se lit l'inscription suivante » ; traduction en note : « Lille, dont la prise couronne si glorieusement les conquêtes de Louis XIV […] et qui, après neuf jours, s'est vue forcée, au grand étonnement de l'univers, de se rendre à ce monarque ». ↩
- V. Derode, Histoire de Lille et de la Flandre wallonne, t. I, 1848, p. 71. https://archive.org/details/histoiredelillee00dero/page/n97/mode/1up — « La citadelle est le chef-d'œuvre de Vauban. Commencée le 10 Novembre 1667, elle fut finie en Septembre 1670. D'après le relevé des paiements, elle a coûté 1 million 400 mille 702 livres 2 sols 5 deniers. » ↩
- Ibid., p. 85. https://archive.org/details/histoiredelillee00dero/page/n114/mode/1up — « Un ruisseau, le Duquel, aujourd'hui entièrement caché sous une voûte, amène à la porte St-Pierre les eaux des Baigneries, dont la célèbre citadelle de Vauban occupera bientôt l'emplacement. » ↩
- Ibid., p. 71 — « L'enceinte entre la porte d'Ypres et la citadelle ne se compose que d'un demi-front défendu par des ouvrages extérieurs ; ceux-ci s'étendent jusqu'au pied de l'inondation dont, au besoin, on peut entourer la citadelle elle-même. » ↩
- Ibid., p. 71 — « Elle a environ 400 mètres de diamètre. Son enceinte présente un pentagone régulier. Chacun des cinq bastions est couvert d'une contre-garde, et chaque courtine est défendue par une tenaille et une demi-lune avec retour en maçonnerie. » ↩
- Ibid., p. 71-72 — « L'intérieur de la citadelle est occupé par deux rangs de bâtiments où sont des casernes pour les troupes, des pavillons pour les officiers et divers magasins. La place d'armes, plantée de plusieurs allées d'arbres, est belle et régulière. » ↩
- Ibid., p. 71 — « Les remparts, larges et bien plantés, offrent une promenade dont le riant aspect fait contraste avec la sévérité de l'appareil environnant. » ↩
